L'évolution du rôle de l'État dans la gestion de la connaissance géologique du territoire québécois
Le rôle prépondérant joué par l'État québécois dans la gestion de la connaissance géologique du territoire est relativement récent. Cet article présente rapidement son évolution en insistant sur les éléments marquants qui ont façonné l'élaboration de la politique minière. il s'inspire abondamment de l'ouvrage " Des mines et des hommes» {Vallières, 2012).
L'accès aux ressources du sous-sol
L'acquisition de connaissance géologique remonte aux premiers temps de la colonisation française, alors que le potentiel minier de tout un continent demeurait méconnu. C'est en 1752 que Philippe Buache établit la première carte minéralogique du Canada et de la Louisiane sur la base de données recueillies depuis l' implantation européenne en Amérique du Nord {Fig. 1). À cette époque,mla couronne de France détenait un privilège exclusif sur toutes les substances minérales, mais les concessions de mines étaient inexistantes.
À compter de 1760, la propriété du sous-sol fut régie « en franc et commun soccage »,la couronne britannique se réservant uniquement la propriété des découvertes d'or et d'argent. Toutefois, les gouvernements coloniaux successifs démontrèrent peu d'intérêt à implanter une politique minière, avant la première découverte aurifère significative.
Sous le régime britannique, les prospecteurs qui arpentaient le territoire québécois étaient le plus souvent des militaires ayant une formation scientifique. En 1842, la somme de leurs récits devant la Literary and Historica/ Society de Québec et la Natural History Society de Montréal, rassemblait déjà plusieurs observations géologiques remarquables. Cette nouvelle connaissance géologique fut déterminante pour convaincre le gouvernement de la Province de Canada de financer une commission chargée de la description scientifique des roches, des sols et des minéraux, la Commission géologique du Canada. Sous la direction de Sir William Edmund Logan (1798-1875), géologue né à Montréal, formé en Angleterre et membre de la London Geologica/ Society, la Commission géologique du Canada rassembla l'équipe qui publia en 1863 la première synthèse géologique du pays. Le mont Logan, plus haut sommet des Rocheuses canadiennes, perpétue la mémoire du premier directeur de la Commission géologique du Canada.
Une politique minière qui évolue et s'adapte aux nouvelles réalités
Des débuts anarchiques
Au Québec, la première découverte aurifère remonte à 184o.Jusqu'à cette date, la contribution de l'industrie minière à l'économie demeura marginale et restreinte à la vallée du Saint-La urent. Dans la région de Trois-Rivières, la production de fer des marais alimentait les forges du Saint-Maurice tandis que l'exploitation de quelques carrières de pierre près de Québec, Trois-Rivières et Montréal fournissait l'industrie de la construction.
À partir de 1847, la situation évolua rapidement avec la production intermittente d'or alluvionnaire trouvé dans la vallée de la rivière Chaudière. La ruée vers l'or que généra cette découverte débuta dans la confusion générale, au profit de spéculateurs de tout acabit. Puis, à compter de 186o, la découverte de cuivre en Estrie mena à la construction des premières mines souterraines et à l'édification de nouveaux villages miniers régis directement par les compagnies minières. Pendant la guerre de sécession américaine, ce minerai fut exporté vers les États du Vermont et du New Hampshire, en profitant des
premiers chemins de fer construits au Québec et d'un marché du cuivre, florissant.
La production de l'or blanc des Appalaches, l'amiante, débuta à la même époque à Thetford Mines et à Asbestos. muta ouais se mit également à produire du phosphate et de la chaux. Dans ce contexte de développement minier en expansion, il devenait de plus en plus pressant de disposer d'une législation cohérente pour baliser cette nouvelle activité économique.
L'implantation d'un ministère des mines au Québec
En réaction à la grande variété des nouvelles substances minérales exploitées à compter de la seconde moitié du XIXe siècle dans plusieurs régions, le gouvernement du Québec adopta sa première loi concernant spécifiquement les mines, le 19 juillet 1880.
Soucieux d'encadrer le développement d'une industrie minière émergeante, alimentée par les travaux antérieurs de prospection géologique, le gouvernement du Québec adopta une loi qui prévoyait la réalisation de travaux d'exploration additionnels afin de répertorier les gisements économiques. Cette première loi sur les mines
octroyait aussi, à l'état québécois, l'autorité d'accorder des licences pour l'exploitation des gisements miniers sur les terres publiques et sur les terres privées, ce qui représentait un changement majeur et provoqua un tollé de protestations.
L'application de la loi sur les mines de 1880 impliquait aussi une capacité d'intervention étatique structurée. Au moment de son adoption, la structure administrative capable de réaliser des travaux géologiques, de nommer des inspecteurs, d'émettre des permis et de révoquer des licences restait encore à construire. L'application de la loi de 1880 exigeait de toute urgence l'embauche d'un spécialiste.
Fraîchement diplômé de l'École nationale des mines de Paris, Joseph Obalski (1852 1915), fut le premier inspecteur des mines du Québec. Il fut recruté par Joseph-Adolphe Chapleau, alors premier ministre du Québec, en voyage en Europe en 1881, dans le contexte d'une intensification des relations économiques et politiques entre le Québec et la France.
Joseph Obalski dirigea le Service des mines pendant plus de 20 ans. Son administration se consacra spécifiquement à l'évaluation du pot entiel minier, une information complémentaire aux données géologiques recueillies par la Commission géologique du Canada. Sous la gouverne de Joseph Obalski, le Service des mines développa aussi une expertise dans l'analyse chimique des échantillons minéralisés, ce qui permit d'établir une étroite collaboration avec les ingénieurs miniers de l'École polytechnique de Montréal. L'ouverture d'un premier laboratoire privé d'analyse à Montréal en 1901 découle directement du développement de cette expertise.
À l'époque d'Obalski, la géologie du Québec nordique demeurait méconnue. Albert Peter Low, géologue à la Commission géologique du Canada, était pratiquement le seul à l'avoir exploré, entre 1884 et 1894, dans des conditions très difficiles. Ses observations se limitaient le plus souvent aux berges des rivières navigables (Fig. 2). L'inventaire des ressources minérales de ce territoire immense, rude et isolé, était donc inexistant. Pourtant, Joseph Obalski pressentit l'intérêt économique de mieux évaluer le potentiel minier des territoires nordiques. Ses efforts personnels menèrent à terme, à l'ouverture d'une nouvelle région minière riche en cuivre, à Chibougamau, où un canton porte le nom d'Obalski.
Jusqu'en 196o,les interventions de l'État dans l'industrie minière se limitaient aux activités réglementaires, à la surveillance des exploitations, à l'acquisition de données géologiques et à l'appui technique aux prospecteurs et aux exploitants.
Une politique minière appuyée par des sociétés d'état
De 1962 à 1965, le Québec connut une période faste en réformes destinées à encourager l'esprit d'entreprise, le développement régional et les innovations techniques. Pendant cette révolution tranquille, la création de la Société québécoise d'exploration minière (SOQUEM} représente la pierre angulaire des mesures prises pour renforcer et dynamiser les activités minières encore trop lourdement contrôlées par des entreprises étrangères, peu intéressées à investir au-delà de leurs besoins immédiats. l:inspiration pour la création de la SOQUEM découle d'une synthèse de l'expérience du BRGM et des sociétés d'état suédoises, finlandaises et japonaises. Une importance particulière a été apportée aux stratégies d'association avec l'entreprise privée pour mobiliser des capitaux dédiés à l'exploration. Dirigée par Côme Carbon neau, président directeur-général de SOQUEM et professeur de géologie à l'Université de Montréal, la SOQUEM découvrit rapidement un important gisement de cuivre en Abitibi-Témiscamingue,la mine Louvem, en 1969. l:objectif de diversification minérale de la SOQUEM mena ensuite, à la mise en production de la mine Niobec en 1974, une exploitation d'oxyde de niobium située au Saguenay-Lac-Saint-Jean. L'exploitation de vastes gisements de sel aux Îles de la Madeleine depuis 1982 représente également un succès des efforts de diversification minérale réalisés par la SOQUEM. La SOQUEM est également à l'origine de la découverte de la mine d'or de Doyon en Abitibi Témiscamingue. Plus récemment, la mise en production de la mine Renard, première mine de diamant exploitée au Québec par la compagnie Stornoway, découle également des travaux d'exploration de la SOQUEM (Dumas, 2015).